53.7: Il a souffert sans dire un mot

Maltraité, affligé,
il n’a pas ouvert la bouche;
semblable au mouton qu’on mène à l’abattoir,
à une brebis muette devant ceux qui la tondent,
il n’a pas ouvert la bouche.

À partir de 53.6, il y a une remontée dans la structure en chiasme de la prophétie: c’est-à-dire que les thèmes des verset 52.13 à 53.4 sont revisités, mais en sens inverse. Le verset 7, Maltraité, affligé, est ainsi jumelé au verset 3, Méprisé et abandonné des hommes. Les deux parties se rencontrent dans l’explication des versets 4, 5, 6, que nous venons juste d’étudier. Est-ce à dire que les affirmations de la deuxième partie (53.6 et suiv.) sont la répétition des affirmations de la première? Pas du tout!

La première partie de la prophétie présentait les choses du point de vue de l’homme. Il s’agit de ce que l’homme peut voir, de ce qu’il peut constater du serviteur et de sa destinée. Ensuite vient l’explication du prophète (4, 5, 6) qui dévoile ce qu’il en est vraiment: Pourquoi le serviteur a-t-il souffert à ce point? À cause de nos transgressions, à cause de nos fautes, afin que nous soyons guéris de notre maladie, guéris du péché.

La deuxième partie présente les choses du point de vue de Dieu, du Dieu souverain. C’est une toute autre perspective, qui transcende la question de la responsabilité humaine dans la mort du Messie. Cette autre perspective est exprimée par Joseph, au moment où il s’est dévoilé à ses frères:

Je suis Joseph, votre frère, que vous avez vendu pour l’Égypte. Maintenant, ne vous affligez pas et ne soyez pas fâchés de m’avoir vendu ici, car c’est pour sauver des vies que Dieu m’a envoyé en avant de vous. [...] Dieu m’a envoyé en avant de vous pour vous assurer un reste dans le pays et pour vous permettre de rester en vie par une grande délivrance. En fait, ce n’est pas vous qui m’avez envoyé ici, c’est Dieu; il m’a fait père du pharaon, maître de toute sa maison et gouverneur de toute l’Égypte. (Gn 45. 5, 7-8)

Comparer:

Hommes d’Israël, écoutez ces paroles! Jésus le Nazoréen, cet homme que Dieu a accrédité auprès de vous par les miracles et les prodiges et les signes qu’il a produits [...] livré selon les décisions arrêtées dans la prescience de Dieu, vous l’avez supprimé en le faisant crucifier par des sans-loi. Dieu l’a relevé en le délivrant des douleurs de la mort, parce qu’il n’était pas possible qu’il soit retenu par elle. (Ac 2. 22-24)

Que toute la maison d’Israël le sache donc bien: Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez crucifié! (Ibid. 2.36) [...] Maintenant, mes frères, je sais que vous avez agi par ignorance, tout comme vos chefs. Dieu a accompli de cette façon ce qu’il avait annoncé d’avance par la bouche de tous les prophètes: que son Christ souffrirait. (Ibid. 3.17-18)

Il en est de Jésus comme de Joseph. Si Joseph a été envoyé en Égypte par Dieu, Jésus a été livré à ses ennemis selon les décisions arrêtées dans la prescience de Dieu. À l’arrière scène de la condamnation et de l’exécution de Jésus, Dieu était à l’œuvre pour accomplir ce qu’il avait promis d’avance par la bouche des prophètes. C’est pour sauver des vies, c’est pour le salut de tous les hommes, que Dieu a œuvré de la sorte.

Les frères de Joseph ne pouvaient rien percevoir de la destinée de leur frère au-delà de leur responsabilité dans la trahison et le crime dont ils s’étaient rendus coupables: Vraiment, nous avons eu tort en ce qui concerne notre frère; car nous avons vu sa détresse quand il nous suppliait, et nous ne l’avons pas écouté. C’est pour cela que cette détresse est venue sur nous. (Gn 42.21)

Joseph, acceptant d’être le sauveur de ses frères, leur communique une autre perspective: celle du salut. Dieu était derrière tout ce qui est arrivé pour le salut de son peuple. C’est pourquoi il dit: Ne vous affligez pas et ne soyez pas fâchés de m’avoir vendu ici, car c’est pour sauver des vies... Il s’agit maintenant de voir les choses sous l’angle de la souveraineté de Dieu.

Ésaïe 53.7 insiste sur le fait que le serviteur a subi cette oppression et cette affliction sans se plaindre – il n’a pas ouvert la bouche. Nous sommes invités à comprendre qu’il l’a subie librement et volontairement. Comme s’il se l’imposait lui-même.

Joseph ne pouvait pas être l’anti-type de cette soumission volontaire. Il suppliait ses frères de ne pas agir de la sorte. Mais Joseph était un simple homme qui ne pouvait pas pénétrer les desseins de Dieu. Par contre la prophétie d’Ésaïe s’est pleinement réalisée dans la passion de Jésus:

Le grand prêtre se leva et lui dit: Tu ne réponds rien? Que dis-tu des témoignages que ces gens portent contre toi? Jésus gardait le silence. (Mt 26. 62; cf. Mc 14. 60-61)

Jésus comparut devant le gouverneur. Le gouverneur lui demanda: Es-tu le roi des Juifs, toi? Jésus lui répondit: C’est toi qui le dis. Mais il ne répondit rien aux accusations des grands prêtres et des anciens. Alors Pilate lui dit: Tu n’entends pas tout ce dont ils t’accusent? Mais il ne lui répondit sur aucun point, ce qui étonna beaucoup le gouverneur. (Mt 27.11-14; cf. Mc 15. 4-5; Lc 23.9l)

Il rentra au prétoire et dit à Jésus: D’où es-tu, toi? Mais Jésus ne lui donna pas de réponse. Pilate lui dit alors: Tu ne me parles pas, à moi? Ne sais-tu pas que j’ai le pouvoir de te relâcher comme j’ai le pouvoir de te crucifier? Jésus répondit:Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en haut. C’est pourquoi celui qui me livre à toi est coupable d’un plus grand péché. (Jn 19. 9-11)

Si le Père m’aime, c’est parce que, moi, je me défais de ma vie pour la reprendre. Personne ne me l’enlève, mais c’est moi qui m’en défais, de moi-même; j’ai le pouvoir de m’en défaire et j’ai le pouvoir de la reprendre; tel est le commandement que j’ai reçu de mon Père. (Jn 10. 17-18)

53.8: Qui s’est soucié de la vérité?

Il a été pris par la violence et le jugement;
dans sa génération, qui s’est soucié
de ce qu’il était exclu de la terre des vivants,
à cause des transgressions de mon peuple,
du fléau qui l’avait atteint?

Ce verset 53.8 est jumelé à 53.2: Il s’est élevé devant lui comme un rejeton... Le Messie s’est manifesté sous la forme d’un simple homme ‘sans apparence ni éclat’ à un point tel qu’il a échappé à l’attention de son peuple. Le verset 8 développe le même thème, mais dans la perspective de la souveraineté de Dieu, de son plan qui s’accomplit.

J’ai l’ai résumé par l’entête: Qui s’est soucié de la vérité? En effet, le verset dit que le serviteur a été injustement traité et injustement condamné. Il a été emporté par la violence, soit par une violation du droit. La Jewish Publication Society traduit la première ligne: “By oppressive jugement he was taken away” (Il a été emporté par un jugement oppressif).

Le Sanhédrine avait coutume, durant un procès, de faire témoigner tous ceux qui pourraient parler en faveur d’un accusé, surtout lorsque l’accusé encourait la peine de mort. Le Sanhédrine n’opérait jamais la nuit, et ne pouvait entendre une cause et prononcer une peine capitale le même jour. Exceptionnellement, ces règles ne furent pas suivies pour le procès de Jésus. Ce fut un procès hâtif, illégal, réglé d’avance, en flagrante contradiction avec les propres règles des Juifs.

Nicodème, qui était venu le trouver précédemment et qui était l’un d’entre eux, leur dit: Notre loi juge-t-elle un homme sans qu’on l’ait d’abord entendu et qu’on sache ce qu’il a fait? Ils lui répondirent: Serais-tu de Galilée, toi aussi? Cherche bien, et tu verras qu’aucun prophète ne vient de Galilée. (Jn 7.50-52)

Nicodème reproche à ses collègues pharisiens d’avoir condamné Jésus avant de l’avoir entendu et d’avoir établi sa culpabilité – ce qui est contraire à la Loi (cf. Jn 7.19).

Mais l’un d’eux, Caïphe, qui était grand prêtre cette année-là, leur dit: Vous, vous ne savez rien; vous ne vous rendez pas compte qu’il est avantageux pour vous qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne soit pas perdue toute entière. [...] Dès ce jour-là, ils décidèrent de le tuer. [...] La Pâque des Juifs était proche... (Ibid. 11. 49-50, 53)

La scène se situe quelques temps avant la Pâque. À la proposition de Caïphe, le Sanhédrine convient qu’il vaut mieux supprimer Jésus que mettre en péril la nation juive: ce jour-là, ils décidèrent de le tuer. Jésus est ainsi condamné d’avance, en complète désobéissance à la Loi.

Ceux qui avaient arrêté Jésus [de nuit] l’emmenèrent chez le grand prêtre Caïphe; là, les scribes et les anciens se rassemblèrent. [...] Les grands prêtres et tout le sanhédrin cherchaient un faux témoignage contre Jésus, pour le faire mettre à mort. [...] Le matin venu, tous les grands prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus, pour le faire mettre à mort. Après l’avoir lié, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate, le gouverneur. (Mt 26. 57, 59 ; 27. 1-2)

Comme en fait foi cet extrait de Matthieu, le procès juif de Jésus a lieu de nuit et sa condamnation est prononcée au matin. On a donc entendu une cause et prononcé un jugement le même jour.

La ligne suivante: dans sa génération [doro], qui s’est soucié [mi yesohéha] est diversement traduite: génération [dôr]: sa génération (nbs, drb, tb); son âge (chr); ses contemporains (jrm); son séjour (jps): Le Seigneur dit à Noé: Entre dans l’arche, toi et toute ta maison; car j’ai vu qu’au sein de cette génération, devant moi, tu es juste. (Gn 7.1); le sens commun est celui des gens d’un âge, d’une époque.

qui s’est soucié [mi yesohéha]: se soucier (nbs, tb); s’inquiéter (jrm); décrire (jps); raconter (drb, chr). En accord avec le parallèle de 53.2, on peut traduire:

Dans son âge qui s’est soucié (de savoir)
qu’il était retranché de la terre des vivants
à cause des transgressions de mon peuple...

La réponse attendue: personne ou très peu de gens.

Le prophète suggère que les représentants du peuple ne chercheront pas à connaître la vérité à son sujet. Ils ne voudront pas savoir si le jugement prononcé sur le serviteur et sa mort ne relevaient pas d’une cause plus profonde que les motifs qui ont servi à le condamner, à savoir: les transgressions du peuple de Dieu. Ils n’auront pas davantage le souci de raconter son histoire, d’en conserver la mémoire. Ils ne s’en soucieront pas à cause des décisions arrêtées de Dieu – parce qu’il l’avait prévu ainsi. Les prophètes avaient annoncé qu’une grande partie d’Israël allait s’endurcir, et c’est ce qui est arrivé, comme le constate Paul dans son épître aux Romains:

Israël est devenu obtus, en partie, jusqu’à ce que la totalité des non-Juifs soit entrée. Et c’est ainsi que tout Israël sera sauvé. [...] Car du fait de leur faute, le salut a été donné aux non-Juifs, afin de provoquer leur jalousie. (Rm 11. 25-26, 11)

Jean constate lui aussi que sa nation s’est endurcie, dans un des petits résumés qui se trouvent dans son évangile:

Malgré tous les signes qu’il avait produits devant eux, ils ne mettaient pas leur foi en lui, de sorte que soit accomplie la parole du prophète Ésaïe, qui dit:
Seigneur, qui a cru ce qu’il nous a entendu dire?
Et à qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé?
S’ils ne pouvaient pas croire, c’est qu’Ésaïe a encore dit:
Il a rendu leurs yeux aveugles et leur cœur obtus,
pour qu’ils ne voient pas avec leurs yeux,
qu’ils ne comprennent pas avec leur cœur
et qu’ils ne fassent pas demi-tour: je les aurais guéris!
C’est ce qu’a dit Ésaïe, parce qu’il a vu sa gloire et qu’il a parlé de lui. Cependant, même parmi les chefs, beaucoup mirent leur foi en lui; mais à cause des pharisiens, ils ne le reconnaissaient pas publiquement, pour ne pas être exclus de la synagogue. Car ils aimèrent la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu.
(Jn 12. 37-43)

53.9: Il a été mis au rang de l’impie et du riche

On a mis [va-yittén] sa tombe [qibero] parmi celles des méchants [reshayim],
son sépulcre [be-môtai] avec celui du riche,
bien qu’il n’ait pas commis de violence
et qu’il n’y ait pas eu de tromperie dans sa bouche.

Ce verset nous fait aussitôt penser au récit de la mise au tombeau de Jésus dans les évangiles. Pourtant aucun des évangélistes ne fait de rapprochement entre Es 53.9 et le fait que le corps de Jésus a été déposé dans un tombeau appartenant à Joseph d’Arimathée. Matthieu est le seul à nous informer que Joseph était un homme riche et qu’il a déposé le corps de Jésus dans un tombeau qu’il s’était fait tailler dans le roc (c’était donc son tombeau); ce qui invite au rapprochement avec “on a mis sa tombe avec le riche” d’Es 53.9. Pourtant, il ne fait pas le rapprochement de manière explicite.

J’avoue que j’en suis très heureux. Car le rapprochement proposé par tant de prédicateurs entre Es 53.9 et le tombeau de Jésus ne fonctionne pas. Ésaïe dit: On a mis sa tombe avec les méchants [reshayim]. Or, Joseph d’Arimathée peut difficilement correspondre à cette description, lui, dont il est dit qu’il était aussi disciple de Jésus (Mt, Jn), mais en secret (Jn), qui attendait lui aussi le règne de Dieu (Mc, Lc), et un homme bon et juste, qui n’avait pas participé aux actes des autres (Lc). Ce n’est habituellement pas ce qu’on dit d’un impie, d’un méchant.

Pourtant le texte dit aussi: et son sépulcre avec le riche. Alors je pose la question: Quand a-t-on mis la tombe de Jésus avec les méchants et son sépulcre avec le riche?

Première observation: Il n’est pas dit qu’on l’a mis, lui, dans le tombeau du méchant et du riche, mais qu’on a mis son tombeau avec le méchant et le riche. Ce n’est pas la même chose. C’est le tombeau qui est l’objet d’un mauvais classement.

Deuxième observation: Il n’est pas simplement parlé de sa tombe (qibero), mais également de sa réunion aux morts (be-môtai), que la Nouvelle Bible Segond a traduit ‘sépulcre’. La Jewish Publication Society traduit la ligne: “And with the rich, in his death” (et avec le riche, en sa mort). Or, la règle de la poésie hébraïque veut que la
seconde ligne reprenne et développe l’affirmation de la première. Il est donc moins question d’un tombeau, lieu physique que d’une place parmi les morts, d’un classement. Ici, avec les méchants et le riche.

Troisième observation: La règle de la poésie hébraïque veut aussi qu’il y ait correspondance entre les lignes du texte. Dans le cas présent: a, b, b’, a’.

Le méchant (ligne 1) est, par conséquent, celui qui a la tromperie dans sa bouche (ligne 4); le riche (ligne 2) est celui qui opprime, qui commet la violence (ligne 3). Le riche, c’est l’oppresseur. Il ne s’agit donc pas simplement de celui qui possède de grands biens. Du temps d’Ésaïe, la classe dirigeante abusait de ses pouvoirs et s’enrichissait au détriment du peuple:

Tes chefs sont rebelles et complices des voleurs,
tous aiment les pots-de-vin et courent après les récompenses;
ils ne font pas droit à l’orphelin, et la cause de la veuve ne les préoccupe pas.
(Es 1.23)

Le Seigneur entre en jugement avec les anciens de son peuple et avec ses chefs: Vous avez dévoré la vigne! Ce sont les biens dont vous avez dépouillé le pauvre qui remplissent vos maisons! Pourquoi écrasez-vous mon peuple, pourquoi broyez-vous la face des pauvres? (Es 3.14-15)

Quel malheur pour ceux qui ajoutent maison à maison et qui joignent champ à champ, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’espace! Il n’y a de la place que pour vous seuls dans le pays! (Es 5.8)

Par conséquent, le mot ‘riche’ est, dans le vocabulaire d’Ésaïe, synonyme d’oppresseur. Le verset pourrait donc se lire comme suit:

On a donné sa tombe avec les impies
et sa réunion aux morts avec l’oppresseur,
bien qu’il n’ait pas commis de violence
et qu’il n’y ait pas eu de tromperie dans sa bouche.

De quoi s’agit-il? Il s’agit du classement qui sera réservé au serviteur dans la mémoire de son peuple. Il sera classé avec l’impie, qui ouvre la bouche pour tromper, et avec l’oppresseur, qui commet l’injustice (jps).

Tb, Sanhédrine, 43a: La veille de la Pâque, on a pendu Yéshou. Pendant les 40 jours qui précédèrent l’exécution, un hérault allait en criant: “Il sera lapidé parce qu’il a pratiqué la magie et trompé et égaré Israël. Quiconque a quelque chose à dire en sa faveur qu’il s’avance en son nom.” Mais on ne trouva personne qui témoignât en sa faveur et on le pendit la veille de la Pâque. On a dit: “Pourquoi avoir tant attendu et cherché à l’acquitter? N’était-il pas écrit de ne lui montrer aucune pitié, aucune compassion, et de ne pas le protéger? Mais pour Yéshou c’était différent, car il était proche du gouvernement.”

Il est question de Jésus, Yéshou. C’est un des rares textes du Talmud se référant à Jésus qui fasse écho à un évangile (Jn 19.31). Quel portrait fait-on de Jésus? Celui d’un magicien qui a trompé et égaré Israël, et avec qui on a dû se montrer prudent, car il était proche du ‘gouvernement’. Le texte ne précise pas de quel gouvernement il s’agit. Les rares références à Jésus dans le Talmud le présentent comme un mauvais élève, un adepte de la magie, un fou, ou un syncrétiste ‘qui gâte son plat en le relevant trop d’éléments étrangers’ (cf. Shabbat 104a; Sanhédrine 103a; Berakhot 17a). Ces idées se rencontrent déjà au temps de l’écriture de l’évangile de Jean. Les avis du peuple étaient partagés à son sujet: certains croyaient que c’était ‘un homme de bien’ alors que pour d’autres ‘il égarait la foule’ (Jn 7.12-13). L’idée que Jésus égarait le peuple était bien celle des pharisiens:

Les gardes revinrent vers les grands prêtres et les pharisiens, qui leur dirent: Pourquoi ne l’avez-vous pas amené? Les gardes répondirent: Jamais un homme n’a parlé ainsi. Les pharisiens leur répliquèrent: Est-ce que, vous aussi, vous vous êtes laissé égarer? (Jn 7.45-47)

Beaucoup d’entre eux disaient: Il a un démon, il est fou; pourquoi l’écoutez-vous? (Ibid. 10.20)

Leur principal grief semble avoir été le blasphème:

Les Juifs lui répondirent: Ce n’est pas pour une belle œuvre que nous allons te lapider, mais pour blasphème, parce que, toi qui es un homme, tu te fais Dieu! (Ibid. 10.33)

À l’époque de Jean, les judéo-chrétiens furent exclus de la synagogue sous prétexte qu’ils étaient des minim, des hérétiques. Voilà pour l’association du serviteur avec les impies, qui ouvrent la bouche pour tromper. Mais qu’en est-il de son association avec l’oppresseur, celui qui commet la violence?

L’association du serviteur avec les impies est typiquement juive. Son association avec l’oppresseur sera le fruit des violences de l’état chrétien à l’endroit des Juifs. Car l’histoire de la chrétienté est parsemée de campagnes anti-juives, de persécutions, d’exactions, et de toutes sortes de violences envers les Juifs. On les a menacés, chassés, tués et forcés à se convertir; on a détruit leurs synagogues et brûlé leurs livres saints sur la place publique.

Les chrétiens ont toutes les raisons d’avoir honte et de se confesser, car rien, absolument rien dans l’enseignement de Jésus ne justifie de tels comportements. C’est tout le contraire. Jésus aime passionnément son peuple d’Israël et il a prescrit l’humilité et la tolérance à ses disciples:

Vous avez entendu qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi. Mais moi, je vous dis: aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. Alors vous serez fils de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. (Mt 5. 43-45)

Jésus n’a rien prescrit d’autre que l’amour de ceux qui se font ennemis des chrétiens ou de l’Évangile; l’amour et la prière en leur faveur.

Jean dit alors: Maître, nous avons vu un homme qui chasse des démons en ton nom; et nous avons cherché à l’en empêcher, parce qu’il ne te suit pas avec nous. Jésus lui répondit: Ne l’en empêchez pas; en effet, celui qui n’est pas contre vous est pour vous.

Les chrétiens sont incités cette fois à la tolérance à l’égard de ceux qui ne se sont pas joints à eux. Une leçon que l’Église a tôt fait d’oublier.

Comme arrivaient les jours où il allait être élevé, il prit la ferme résolution de se rendre à Jérusalem et il envoya devant lui des messagers. Ceux-ci se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains, afin de faire des préparatifs pour lui. Mais on ne l’accueillit pas, parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem. Quand ils virent cela, les disciples Jacques et Jean dirent: Seigneur, veux-tu que nous disions au feu de descendre du ciel pour les détruire? Il se tourna vers eux et les rabroua [et il leur dit: Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes]. Et ils allèrent dans un autre village. (Lc 9. 49-56)

Allez! Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups... Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord: «Que la paix soit sur cette maison!» Et s’il se trouve là un homme de paix, votre paix reposera sur lui; sinon elle reviendra à vous. [...] Mais dans toute ville où vous entrerez et où on ne vous accueillera pas, allez dans la grande rue et dites: «Même la poussière de votre ville qui s’est attachée à nos pieds, nous la secouons pour vous la rendre; sachez pourtant que le règne de Dieu s’est approché.» (Ibid. 10. 3, 6, 10-11)

Jésus reprend ses disciples sur l’esprit de jugement et de condamnation qui les habite. De plus, il prescrit à ses disciples de ne jamais imposer leur prédication à ceux qui ne la reçoivent pas. Si on ne vous accueille pas, dit-il, passez votre chemin! On peut dire que l’enseignement de Jésus prône une extrême tolérance tout à fait contraire aux mœurs de l’époque, comme le prouve la réaction des disciples.

Rien dans cet enseignement ne peut justifier le recours à la conversion forcée et la justice punitive. C’est en flagrante désobéis-sance au Christ que des chrétiens ont tourmenté les juifs et tout autre groupe religieux. Pourtant ces méfaits ont été commis ‘au nom de Jésus’, si bien que, dans les faits, les Juifs associent le nom de Jésus à l’oppresseur qui commet la violence, qui viole le droit. Pour un Juif orthodoxe, croire en Jésus, c’est passer du côté de l’ennemi, de l’oppresseur.

C’est ici que le texte d’Ésaïe a toute sa pertinence. Le texte annonce que le peuple d’Israël associera bel et bien le serviteur au riche, soit à l’oppresseur, mais que cette association est illégitime en ce qui concerne le serviteur. Dieu rend témoignage à son Messie en certifiant qu’il n’a commis aucune violence et qu’il n’y a pas eu de tromperie dans sa bouche. La parole de Dieu est toujours véridique et doit l’emporter sur celle de l’homme: «Plutôt, que Dieu soit vrai et tout être humain menteur, ainsi qu’il est écrit: Afin que tu sois trouvé juste dans tes paroles et que tu triomphes dans ton procès.» (Rm 3.4) La place de Jésus n’est pas du côté de l’oppresseur du peuple juif. Les violences chrétiennes à l’endroit des Juifs sont le fruit d’un refus d’obéir à la parole du Christ. Elles n’ont, en vérité, rien de chrétien.

Mais qui a voulu qu’il en soit ainsi? Les rabbins? Nos versions traduisent on a donné son sépulcre avec les impies. Un manuscrit de Qumrân a le pluriel: ils ont donné. Le TM a: il a donné (yittén) – de même que la LXX. Qui a donné cette place à Jésus dans le judaïsme? Serait-ce Dieu? Et cela, malgré le témoignage qu’il rend lui-même à son serviteur: “il n’a pas commis de violence et il n’y a pas eu de tromperie dans sa bouche”.

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