Voici, mon serviteur prospérera

Une exégèse d'Ésaïe 53

La scène se passe en Israël, quelques temps après la crucifixion de Jésus de Nazareth. Philippe, un Juif de langue grecque, est dirigé par un ange à se rendre sur le chemin qui descend de Jérusalem à Gaza. Sur cette route se trouve un haut fonctionnaire de la reine des Éthiopiens qui, étant venu à Jérusalem pour adorer, s’en retourne chez lui. Il est assis sur son char et s’adonne à lire à haute voix le Prophète Ésaïe. Philippe se rapproche et lui dit: Comprends-tu ce que tu lis? Le haut fonctionnaire lui répond: Comment le pourrais-je, si personne ne me guide? Il lisait le passage suivant (d’après la citation de Luc):

Il a été mené comme un mouton à l’abattoir;
comme un agneau muet devant celui qui le tond,
il n’ouvre pas la bouche.
Dans son abaissement, son droit a été enlevé;
et sa génération, qui la racontera?
Car sa vie est enlevée de la terre.
Philippe est aussitôt invité à monter s’asseoir avec lui et à répondre à la question: De qui le prophète dit-il cela? De lui-même ou de quelqu’un d’autre? Alors Philippe prend la parole et, commençant par cette Écriture, il lui annonce la bonne nouvelle de Jésus (cf. Ac 8. 26-40).

C’était la bonne question à poser et ça l’est toujours. De qui le prophète parle-t-il? Il est courant de dire et de croire que d’identifier Ésaïe 53 au Messie n’est pas juif, mais seulement chrétien. En effet, le judaïsme moderne propose d’appliquer Ésaïe 53 au peuple d’Israël dans son ensemble. Le ‘serviteur’ de ce texte serait une personnification d’Israël, souffrant pour la rédemption du monde.

Le problème avec cette interprétation c’est qu’elle ne peut s’obtenir qu’en faisant violence au texte. Le texte insiste beaucoup sur le fait que le serviteur ne souffre pas et n’est pas frappé en raison de ses fautes (v. 4. 5), mais à cause des transgressions de son peuple (v. 6, 8). Comment donc le serviteur et le peuple pourraient-ils représenter une seule et même réalité? Cela ne fait aucun sens. En réalité cette interprétation est une innovation tardive dans le judaïsme. C’est le Rabbi Salomon bar Isaac (1040-1105), mieux connu sous le nom de Rashi, qui a développé l’idée que le serviteur d’Ésaïe 53 ne s’appliquait pas au Messie, mais au peuple d’Israël. Mais il a fallu attendre jusqu’au IXXe siècle pour que ce nouveau point de vue l’emporte sur l’ancien. L’ancien point de vue, depuis le Targoum [1] de Jonathan ben Uzziel (premier siècle) jusqu’à R. Abarbanel (1437-1508) en passant par la plupart des savants des midrashim [2] et Moshé Ben Maimon (le Rambam – 1138-1204), étant que le serviteur d’Ésaïe 52.13 à 53.12 devait être identifié au Messie. L’un des rabbins qui réagit contre la nouvelle interprétation proposée pas Rashi fut Rabbi Moshé Kohen Ibn Crispin, de Cordoue et Tolède en Espagne, vers 1350:

«Avec nos autres rabbins, je suis heureux d’interpréter ce passage comme s’appliquant au roi Messie, et je veillerai dans toute la mesure du possible à m’attacher au sens littéral. Je serai ainsi protégé des interprétations fantaisistes et forcées dont plusieurs se sont rendus coupables.»
L’interprétation “fantaisiste et forcée” que condamne Rabbi Crispin est celle de Rashi qui applique la prophétie non au Messie, mais au peuple d’Israël (Fruchtenbaum [3]). Ésaïe est considéré par les Juifs comme étant l’un des prophètes les plus importants de la Bible hébraïque. Son livre contient la plupart des prophéties concernant la venue du Messie. Ésaïe a exercé son activité entre 740 et 700 avant J.-C. Le rouleau qui porte son nom est imposant (66 chapitres dans nos bibles) et plusieurs savants pensent que sa rédaction s’est étendue sur une plus longue période que celle du prophète lui-même. Avant la découverte des Manuscrits de la Mer Morte, en 1947, le plus ancien manuscrit hébreu d’Ésaïe en notre possession datait du IXe siècle (895) de notre ère [4]. Nous avions toujours la version grecque de la Bible, appelée Septante, qui témoigne d’un état du texte plus ancien: entreprise à Alexandrie au IIIe siècle avant notre ère, cette traduction s’est rapidement imposée auprès des Juifs de la Diaspora, qui ne s’exprimaient plus qu’en grec. Ce sera également la Bible des chrétiens – la plus citée dans les écrits du Nouveau Testament. Mais depuis la découverte des manuscrits de Qumrân, les choses ont quelque peu changé. Nous disposons désormais de deux rouleaux complets du livre d’Ésaïe, rédigés en hébreu et remontant au IIe siècle avant l’ère chrétienne. On a donc pu comparer le texte reçu à celui de son ancêtre, de mille ans plus vieux, pour constater, à notre grande surprise, que le texte était quasiment identique. Le travail des copistes juifs était donc beaucoup plus rigoureux que nous l’avions estimé.
Pourquoi insister là-dessus? Pour la bonne raison que n’avons plus, aujourd’hui, le loisir de croire que ces textes ont été trafiqués par les croyants pour les rendre conforme à leurs idées ou leurs interprétations particulières. C’est le même texte ancien, pour les juifs aussi bien que les chrétiens. L’Ancien Testament des bibles chrétiennes propose une traduction du texte original hébreu avec des notes signalant les variantes textuelles existantes. Rien de moins.

Dans les synagogues, des passages des Prophètes sont lus à voix haute à chaque sabbat, spécialement Ésaïe. Mais le chapitre 53 n’est pas lu; “ il est omis d’une série de leçons prophétiques importantes pour les sabbats du Deutéronome. Ces leçons sont appelées : Les sept chapitres de Consolations, et sont prises immédiatement avant le 53e chapitre d’Ésaïe. L’omission est intentionnelle et frappante [5].” On devine facilement pourquoi. C’est à cause de l’interprétation du ‘serviteur souffrant’ qu’en donnent les chrétiens. Les dirigeants du judaïsme ont jugé ce chapitre dangereux. Il est donc escamoté, caché, omis volontairement de presque toute la littérature rabbinique.

La présente étude propose une lecture attentive et une interprétation d’Ésaïe 52.13 à 53.12, à partir du texte hébreu (TM et texte de Qumrân) et l’apport de différentes traductions. Les traductions référées sont identifiées par les abréviations suivantes:
Le chapitre 53 du Rouleau d'Ésaïe trouvé dans une grotte aux abords de la Mer Morte
nbs: Nouvelle Bible Segond | jps: Jewish Publication Society | jrm: Bible de Jérusalem | drb: Darby | tb: TOB |
chr: Chouraqui | qmr: Qumrân | TM: Texte massorétique | LXX: La Septante | tg: Targoum

Pendant la période de formation du Talmud, les rabbins se sont adonnés à des études sérieuses sur les prophéties messianiques. Ils sont parvenus à la conclusion que les prophètes parlaient de deux Messies différents. Le premier, qui devait souffrir, était appelé ‘Messie fils de Joseph’, en référence aux souffrances du patriarche Joseph. Le second, destiné à la gloire, était appelé ‘Messie fils de David’. C’est lui qui devait ramener à la vie le premier Messie et établir le royaume messianique de paix sur la terre (Fruchtenbaum, p. 24).

Puisque le Messie souffrant d’Ésaïe 53 est établi sur le modèle du patriarche Joseph, je ne manquerai pas une occasion de faire le rapprochement entre les deux figures bibliques. À mon avis, l’histoire de Joseph éclaire plusieurs aspects de la prophétie d’Ésaïe.

Le texte en question est monté en chiasme. Le chiasme est une structure littéraire très répandue dans la Bible, Ancien et Nouveau Testaments. Le principe est assez simple: le premier verset de la section d’écriture (52.13) est jumelé par son thème au dernier verset (53.12), le deuxième verset (52.14) est jumelé à l’avant-dernier verset (53.11), et ainsi de suite... jusqu’au verset central, le pivot, qui n’est, lui, jumelé à aucun autre verset. C’est le cœur du chiasme, qui mérite une plus grande attention.

Cette structure fait apparaître une autre division: les trois premiers versets et les trois derniers traitent de la part du serviteur dans les nations. Les versets qui sont pris en sandwich entre ces deux blocs (53.1-9) traitent de sa part en Israël. Il convient de noter aussi que les trois versets centraux du chiasme (53. 4-6) entendent révéler ce qu’il en est vraiment des souffrances du serviteur, en opposition avec les perceptions que son peuple ou les nations ont pu en avoir. Nous voilà prêts à partir à l’aventure.

Structure en chiasme:

52.13 & 53.12 | 52.14 & 53.11 | 52.15 & 53.10 | 53.1 & 53.9 | 53.2 & 53.8 | 53.3 & 53.7 | 53.4 & 53.6 | 53.5

Thématiques:

52.13 : Exaltation du serviteur - sa glorieuse destinée
53.12 : La destinée du serviteur dans le monde
52.14 : ‘Stupeur’ et ‘sursaut’ des nations
53.11 : À cause de ses tourments, il apporte la justice à la multitude
52.15 : Il se fait respecter des rois
53.10 : La volonté du Seigneur se réalise par lui
53.1 : Qui d’Israël a cru à l’annonce des prophètes ?
53.9 : Il a été mis au rang de l’impie et du riche
53.2 : Sans apparence ni éclat
53.8 : Qui s’est soucié de la vérité ?
53.3 : Nous l’avons méprisé
53.7 : Il a souffert sans dire un mot
53.4 : Ce que c’était et ce que nous avons cru que c’était
53.6 : À cause de notre faute à tous
53.5 : Son sacrifice nous apporte la guérison

52.13: Exaltation du serviteur – Sa glorieuse destinée

Mon serviteur prospérera [yasekîl]
il s’élèvera, il montera, il sera très haut placé.

Le serviteur de Yahvé prospérera (nbs, jps, jrm), il sera perspicace (chr), il agira sagement (drb): il est question d’agir intelligemment, de réussir. Le verbe est actif: c’est le serviteur qui réussira, s’élèvera et montera... pour finalement être promu à une position très élevée (gabah môd). Comme ce fut le cas de Joseph, fils de Jacob, tel qu’il est dit:

Son maître vit que le Seigneur était avec lui: tout ce qu’il entreprenait, le Seigneur le faisait réussir. (Gn 39.3)
Le chef de la prison ne regardait rien de ce dont Joseph s’occupait, parce que le Seigneur était avec lui; le Seigneur faisait réussir ses entreprises. (ibid. 39.23)
Le pharaon dit à Joseph : Puisque Dieu t’a fait connaître tout cela, il n’y a personne qui soit aussi intelligent et aussi sage que toi. C’est toi qui sera intendant de ma maison, et tout mon peuple dépendra de tes ordres. [...] Le pharaon retira de son doigt la bague à cachet et la mit au doigt de Joseph; il le fit revêtir d’habits de fin lin et lui mit un collier d’or autour du cou. Il le fit monter sur le second de ses chars; on criait devant lui: Abrek! C’est ainsi que le pharaon le nomma intendant de toute l’Égypte. (Ibid. 41.39-40, 42-43)
Notons que la réussite et l’élévation de Joseph a lieu pendant son exil en Égypte. De la même manière, la réussite et l’élévation du serviteur se produira pendant son ‘exil’ au sein des nations, comme le préciseront les versets suivants.

52.14: ‘Stupeur’ et ‘sursaut’ des nations

De même qu’une multitude est atterrée à cause de toi,
– tant son aspect, défiguré, n’était plus celui d’un homme,
son apparence n’était plus celle des êtres humains
– de même il fera tressaillir [yazzèh] une multitude de nations.

Les versets 14 et 15 sont introduits par la préposition ka (comme) et ken (ainsi). Il s’agit de comparer et d’opposer deux choses, soit deux sentiments opposés.Le serviteur sera un sujet de désolation et d’étonnement, d’épouvante et d’émerveillement. La désolation, à cause de son extrême abaissement, au point d’avoir perdu toute dignité humaine: tant son aspect, défiguré, n’était plus celui d’un homme, son apparence n’était plus celle d’un fils d’Adam. L’étonnement (le sursaut) qu’il suscite est commenté au verset suivant. La grande humiliation du serviteur était annoncée, en germe, dans l’humiliation de Joseph, déshonoré et vendu par ses propres frères, tel qu’il est dit:

Lorsque Joseph fut arrivé auprès de ses frères, ils le dépouillèrent de sa tunique, la tunique multicolore qu’il avait sur lui. Ils le prirent et le jetèrent dans la citerne. [...] Ils vendirent Joseph aux Ismaélites pour vingt pièces d’argent, et ceux-ci emmenèrent Joseph en Égypte. (Gn 37.23, 28)
Les Égyptiens n’ont guère fait mieux, tel qu’il est dit:
Le maître de Joseph le fit arrêter, et mettre en prison, là où étaient enfermés les prisonniers du roi; il resta là, en prison. (Ibid. 39.20)
La grande humiliation du serviteur se rapporte au traitement que les chefs des Juifs et l’autorité romaine ont réservé à Jésus, tel qu’il est écrit:
Là-dessus, ils (les grands prêtres et les membres du Sanhédrine) lui crachèrent au visage et lui donnèrent des coups de poing; d’autres le giflèrent, en disant: Fais le prophète pour nous, Christ! Dis-nous qui t’a frappé! (Mt 26.67-68)
Alors Pilate leur relâcha Barabbas; et après avoir fait flageller Jésus, il le leur livra pour qu’il soit crucifié. Les soldats du gouverneur conduisirent Jésus dans le prétoire, et ils rassemblèrent autour de lui la cohorte. Ils lui ôtèrent ses vêtements et le couvrirent d’un manteau écarlate. Ils tressèrent une couronne d’épines qu’ils posèrent sur sa tête, et ils lui mirent un roseau dans la main droite; et puis ils se mirent à genoux devant lui pour se moquer de lui, en disant: Salut, roi des Juifs! Et ils lui crachaient dessus, prenaient le roseau et le frappaient sur la tête. Après s’être ainsi moqué de lui, ils lui ôtèrent le manteau, lui remirent ses vêtements et l’emmenèrent pour le crucifier. (Ibid. 27.26-31)
La flagellation romaine et la crucifixion étaient d’une grande cruauté et d’une grande humiliation. Les condamnés portaient la poutre de crucifixion sur une longue distance avec un écriteau au cou indiquant le motif de leur condamnation. Ils étaient crucifiés au matin aux abords d’un route achalandée, pour être exposés toute la journée aux insultes des passants. C’est ce qu’on a fait pour Jésus de Nazareth, comme le rapporte Matthieu:
Les passants l’injuriaient en hochant la tête. Ils disaient: Toi qui détruis le sanctuaire et qui le reconstruis en trois jours, sauve-toi toi-même! Si tu es Fils de Dieu, descends de la croix. Les grands prêtres, avec les scribes et les anciens, se moquaient aussi de lui et disaient: Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même! Il est le roi d’Israël: qu’il descende de la croix, et nous croirons en lui! Il s’est confié en Dieu; que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime. Car il a dit: «Je suis Fils de Dieu!» Les bandits crucifiés avec lui l’insultaient de la même manière. (Mt 27.39-44)
Finalement, ils succombaient à leurs blessures au terme d’une longue souffrance. Ils mouraient dans la honte, la leur et celle de leur famille.

52.15: Il se fait respecter des rois

Devant lui des rois fermeront la bouche;
car ils verront ce qui ne leur avait pas été raconté,
ils comprendront ce qu’ils n’avaient pas entendu.

Ce sont les nations qui seront saisies par lui. Il ne trouvera que peu de gens parmi son propre peuple pour croire en lui: Qui a cru à ce qui nous était annoncé?

Ce verset explique pourquoi les nations seront étonnées, fascinées ou émerveillées à son sujet, et pourquoi des rois seront sans voix devant lui: car ils verront ce qui ne leur avait pas été raconté, ils discerneront ce qu’ils n’avaient pas entendu. Qu’est-ce qui n’avait pas été raconté aux nations et qu’elles n’avaient pas entendu? N’est-ce pas la proclamation de la Torah et des Prophètes? Les Juifs, eux, l’ont entendue, mais un petit nombre seulement y a cru, comme le suggère le verset suivant: Qui a cru à ce qui nous était annoncé? Par lui, donc, la Torah et les Prophètes seront proclamés aux nations, aux rois, et, par lui, ils verront et comprendront.

C’est un fait indéniable: Jésus est le Juif le plus célèbre et le plus influent qui ait jamais vécu. Il a effectivement fait connaître la Torah et les Prophètes aux nations, et leur a permis de parvenir à la connaissance du Dieu d’Israël. Les plus grands rabbins n’ont jamais exercé une telle influence, et cela malgré toute la sagesse que Dieu leur a donnée. C’est un phénomène unique dans l’histoire du judaïsme et du monde.

On peut y voir aussi une allusion au caractère inédit du récit chrétien et de la prédication chrétienne. Jamais les nations n’ont entendu une histoire comme celle-là, ni une prédication semblable. Le Crucifié n’aurait jamais dû faire carrière et réussir (cf. v.13). Son nom aurait dû disparaître, être effacé de la mémoire des hommes. Comme l’auraient voulu certains savants juifs qui ont vu dans son nom, Yéshou, un acronyme pour l’expression hébraïque yemach shemo vezichro: «que son nom et sa mémoire soient effacés».

Mais ce n’est pas ce qui s’est produit. Malgré tous les efforts de l’autorité juive pour contrer le mouvement chrétien, et malgré la rigueur des persécutions romaines, le Crucifié a fait carrière et a réussi: des rois ont fermé la bouche et se sont inclinés devant lui. La fascination du monde pour le Crucifié n’a pas connu de répit. Des dizaines de milliers de livres ont été écrits sur Jésus et il s’en écrit plusieurs centaines chaque année. Pourquoi?

«La trame de la croix signifie que la glorification que le monde fait du pouvoir, de la puissance et du statut social est exposée et vaincue. Sur la croix, le Christ gagne par la perte, triomphe par la défaite, exerce le pouvoir par la faiblesse et le service, devient prospère en donnant tout. Jésus-Christ renverse complètement les valeurs du monde [6]

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