Parasha Bé-har et Marc

La péricope arrimée à la parasha Bé-har (Lv 25.1 – 26.2) est Marc 3. 1-12. Elle commence par le récit de la guérison de l’homme à la main desséchée, accomplie à la synagogue. On trouve le même récit dans Luc 6, avec de légères différences. Toutefois Luc nous donne un récit de plus sur le même thème, celui de la guérison de la femme courbée (13. 10-17). Ces deux récits de guérison offrent d’excellents parallèles, et il serait avantageux de les considérer côte à côte. Je ne le ferai pas dans ces pages consacrées à l’évangile de Marc. Mais je ne saurais trop encourager les amoureux de la Parole à poursuivre la réflexion avec le texte de Luc 13.

Il retourna à la synagogue. Il se trouvait là un homme qui avait la main paralysée. (3.1)

Commençons par la cueillette des mots-crochets entre Torah et Évangile. L’expression désigne les mots-clés que les deux lectures de la synagogue, Torah et Prophètes, ont en commun et qui permettent de relier l’une à l’autre. Des « hyperliens » en quelque sorte. Il s’en trouve aussi entre Torah et Évangile. L’exercice est quelque peu technique, si bien que ceux qui s’y intéressent moins pourront passer directement au commentaire.

Les mots-crochets

La première ligne de Marc 3 en présente deux : les mots ‘homme’ (anthropos) et ‘main’ (khire). En effectuant une rétroversion du grec à l’hébreu, nous obtenons quelque chose comme ceci : Vayachav àl béit haknèsset vehinéh cham îsh achèr yavchah yado1. Les mots sont donc îsh et yad. Le premier se trouve dans Lv 25.13, et le second dans le verset 35. Toutefois, si on les cherche dans notre Bible française, il y a de bonnes chances qu’on ne les trouve pas. Ces mots disparaissent à la traduction. Dans le texte hébreu, 25.13 se lit comme suit : Bichnat hayyovél hazzot tachouvou îsh àl-akhouzzato. Litt. : « En cette année de jubilé, vous retournerez un homme (îsh) à sa propriété. » Il est question d’un retour à la propriété familiale, au patrimoine que Dieu a donné à chaque clan en Israël. Or dans Marc, c’est le Fils de l’homme (2.28) qui retourne à la knèsset, l’assemblée, la synagogue (le sens est le même). La knèsset serait-elle le patrimoine du Fils de l’homme, la part qui lui revient en Israël ? Question ouverte...

Le deuxième mot, Lv 25.35 : Vekî-yamoukha voumatah yado ‘immakha vehèkhèzaqta... Quand ton frère se ruine, que sa main (yado) chancelle près de toi, soutiens-le... (Chouraqui). La main représente ici la force, le pouvoir, ou les ressources dont un homme dispose. Avoir la main qui chancelle, c’est perdre ses moyens2, se trouver en situation de grande vulnérabilité. C’est un ancrage important dans Marc, puisque la Torah ordonne de soutenir le frère devenu pauvre et se trouvant sans force, sans ressources. Or nous avons ici « un homme à la main s’étant desséchée ».

Un autre mot-clé se trouve dans Marc 3.5 : … et sa main fut rétablie. rétablir, gr. : apokathistémi – ramener à l’état initial. C’est une référence évidente au thème de la parasha Bé-har, qui traite d’un retour à la propriété et à la dignité, à l’état premier du don de Dieu pour son peuple. Hébreu : chivah : restaurer, rétablir. Es 1. 26 : Je rétablirai tes juges – ve’achivah sofetaikha ; Ps 23.3 : Il restaure mon âme – nafchî yechovév.

Commentaire

Il retourna à la synagogue. Il se trouvait là un homme à la main paralysée. Ils observaient Jésus pour voir s’il le guérirait un jour de sabbat afin de pouvoir l’accuser. (3. 1-2)

La péricope précédente se concluait sur l’affirmation que le Fils de l’homme était maître, même du sabbat. Jésus retourne à la synagogue pour le service du sabbat ; une nouvelle entrée qui fait anticiper une nouvelle prise d’autorité, de celle qui revient de droit au maître du sabbat. Ce que les pharisiens guettent de Jésus, c’est une profanation délibérée du sabbat qu’impliquerait le soin porté au malade. Toute guérison accomplie pendant le jour sacré était sujet à scandale religieux pour ces zélateurs de la loi et des traditions (Mt 12. 9-14 ; Lc 13. 10-17 ; Jn 5. 1-16). D’après les rabbins, on ne pouvait soulager un malade durant le sabbat que s’il était en danger de mort. Autrement, le devoir de sanctification du jour devait prévaloir. L’erreur fondamentale consistait à supprimer le principe moral (la justice, la solidarité et la charité) pour le remplacer par une idée formaliste (EC, p. 167).

… afin de pouvoir l’accuser.

Par ces quelques mots, l’évangéliste ouvre une fenêtre sur l’état d’esprit de ces pharisiens : ils cherchent un prétexte pour accuser Jésus de Nazareth, pour le dépeindre en transgresseur de la Loi, ce qui ruinerait sa réputation à la face d’Israël. La question est très sensible pour un peuple qui a fait de sa religion la pierre angulaire de son identité nationale. La chose identitaire est toujours très sensible. Renier la foi, c’est trahir son peuple !

Les maîtres ont adopté une position d’hostilité à l’égard de Jésus. Au chapitre précédent, Marc nous en a raconté brièvement les progrès. Des scribes sont d’abord venus l’entendre et l’observer à la maison de Pierre, à Capharnaüm, où il a guéri un paralytique après lui avoir dit : « Mon enfant, tes péchés sont pardonnés. » Ensuite des scribes d’entre les pharisiens lui ont reproché sa fréquentation des collecteurs de taxes et pécheurs notoires. Puis des pieux (élèves des pharisiens ?) se sont étonnés du fait que les disciples de Jésus n’observent pas les jeûnes du judaïsme comme le font les autres. Enfin, ce fut l’affaire des épis arrachés, avec l’accusation pharisienne de « faire ce qui n’est pas permis un jour de sabbat ». Dans chacune de ces situations, il est reproché à Jésus et ses disciples de prendre des libertés à l’endroit des préceptes du judaïsme. C’était une raison suffisante pour faire d’eux des adversaires de Jésus à l’affut du faux pas qui donnerait sujet à le diffamer.

Alors il dit à l’homme qui avait la main paralysée :
Lève-toi, là, au milieu.
(3.3)

Jésus connaît les pensées de l’homme (suite)

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1. Source : Robert Lisle Lindsey, A Hebrew Translation of the Gospel of Mark, Dugith Publishers B.H. Jerusalem

2. Il existe une vieille tradition voulant que l’homme en question ait été plâtrier, pour qui, naturellement, l’usage des deux mains était de première importance. Cf. L’Évangile des Hébreux, cité par Jérôme dans son commentaire de Mt 12.13.