L. LA MONTÉE DES IDENTITÉS (70-90)

29 août 70: Au terme d’un long siège de la ville, les légionnaires de Titus prennent Jérusalem et brûlent le Second Temple. Privé de ce symbole national et du rite de réconciliation avec Dieu, la foi juive a connu un véritable séisme.

Ce sont les maîtres pharisiens qui ont repris la houlette pour donner un nouveau souffle au judaïsme palestinien. Leur enseignement s’est prolongé dans celui des rabbins. Mais la relance du judaïsme eut son prix: la diversité religieuse de la période du Second Temple a fait place à une orthodoxie dictée par les canons de la piété pharisienne.

Le rabbi Yohanân ben Zakkaï fonde un tribunal religieux, qui prend la relève du sanhédrine: cette assemblée est constituée de docteurs d’obédience pharisienne. Ce tribunal:

  • fixe le canon des Écritures;

  • procède à l’exclusion des marginaux (les minim), au premier rang desquels figurent les judéochrétiens;

  • initie la codification de la tradition orale (la future Michna);

  • institue le rabbinat dans sa fonction didactique.

  • Les judéochrétiens feront face désormais à une position généralisée d’hostilité et d’exclusion.

LA SÉPARATION DES CHEMINS

La Birkat-Ha-Minim

Le Talmud de Babylone (Berakot 28b-29a) et le Talmud de Jérusalem (Berakot 4, 3[8a]) rapportent sous deux versions différentes la prière que voici:

Qu’il n’y ait pas d’espoir pour les apostats, et déracine le royaume de l’arrogance au plus tôt et dans nos jours. Que les nazaréens (noserim) et les sectaires (minim) périssent en un instant. Efface-les du livre de vie et qu’ils ne soient pas inscrits avec les justes. Loué sois-tu, Seigneur, qui soumet les arrogants [4].

Cette prière remonte à la fin du Ier siècle et provient du cercle de Yavneh, le collège rabbinique où se forge l’orthodoxie juive. Entre 85 et 95, elle a été intégrée comme douzième demande à la prière liturgique dite des «dix-huit bénédictions» (Amidah).

Le terme noserim désigne incontestablement les judéochrétiens. Vers 150, Justin mentionne que dans les synagogues, les croyants au Christ et même le Crucifié sont l’objet de malédictions. Minim est un terme générique applicable à tous les hérétiques.

L’effet pragmatique ne fait pas de doute: l’inclusion de la birkat dans la prière journalière, à quoi toute l’assemblée répondait amen, excluait d’office les judéochrétiens, qui ne pouvaient consentir à une auto-malédiction.

Quelle est la situation des judéochrétiens entre l’an 70 et l’an 100 ap. J.-C.?

Nous avons peu d’indications sur la vie des judéochrétiens durant cette période. L’empereur Domitien (81-96) a fait campagne pour détruire la maison de David. Au cours de cette persécution, deux des petits fils de Judas sont arrêtés (le frère de Jacques et le demi-frère (?) de Jésus). Jugés inoffensifs, ils sont relâchés, mais sous Trajan (98-117), Siméon, fils de Cléopas (ou Clopas) et successeur de Jacques à la tête de la Communauté de Jérusalem, est exécuté (HE III, 32).

Domitien a tenu en suspicion et combattu de nombreuses catégories de ses sujets: quiconque pouvait être soupçonné de vouloir faire obstacle à son autorité. Il a fait exécuter ou déporter des membres de la noblesse romaine, des philosophes, des astrologues, et des juifs (en fait tous ceux qui «vivaient à la juive», y compris les chrétiens). La répression fut violente, comme le laisse entrevoir la lettre de Clément aux Corinthiens (vers 96). Le livre de l’Apocalypse se rattache vraisemblablement à cette période difficile.

L’état des relations entre juifs et judéochrétiens

Les rares informations que nous pouvons glaner à ce sujet se déduisent de l’Évangile de Jean. C’est le dernier en date des évangiles canoniques. Il est sans doute l’œuvre du dernier témoin vivant qui ait personnellement connu Jésus de Nazareth. Même si le «Jean» en question entend décrire l’événement du ministère de Jésus, son évangile contient des indications sur la situation des judéochrétiens de son époque. Le principe est le suivant: on retient volontiers du passé ce qui répond le mieux aux besoins et préoccupations du temps présent. C’est ainsi que le présent se lit (comme par réflexion) dans le passé.

L’exclusion de la synagogue:

... déjà les Juifs s’étaient mis d’accord: si quelqu’un reconnaissait en lui le Christ, il serait exclu de la synagogue. (Jn 9.22)

... mais à cause des pharisiens, ils ne le reconnaissaient pas publiquement, pour ne pas être exclus de la synagogue. (Jn 12.42)

Ils vous excluront des synagogues. (Jn 16.2a)

Une communauté menacée:

Les nombreuses références aux tentatives des adversaires pour procéder à l’élimination physique de Jésus sont autant d’allusions à la nouvelle situation des judéochrétiens (Jn 7.1, 19, 25; 10.31; 11. 8, 50, 53, 59; 12.10).

l’heure vient même où quiconque vous tuera pensera offrir un culte à Dieu. (Jn 12.2b)

Certains préfèrent cacher leur foi chrétienne:

... ils ne le reconnaissaient pas publiquement, pour ne pas être exclus de la synagogue. Car ils aimèrent la gloire des humains plus que la gloire de Dieu. (Jn 12. 42-43)

La communauté de Jean ne doit pas compromettre sa foi dans le Christ: elle doit continuer à professer sa préexistence (1.2, 14; 8.58; 13.19) et sa divinité (1.1; 5.18; 14.11).D’autres abandonnent la profession de leur foi:

Après l’avoir entendu, beaucoup de ses disciples dirent: Cette parole est dure; qui peut l’entendre? Jésus, sachant que ses disciples maugréaient à ce sujet, leur dit : Est-ce là pour vous une cause de chute? [...] Dès lors, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent; ils ne marchaient plus avec lui. (Jn 6. 60-66)

Ils préfèrent se ranger du côté du judaïsme; ils appartiennent dès lors au temps et au monde présent:

En effet, même ses frères ne mettaient pas leur foi en lui. Jésus leur dit: Mon temps n’est pas encore venu; votre temps à vous est toujours là. Le monde ne peut vous détester; moi, il me déteste, parce que je lui rends le témoignage que ses œuvres sont mauvaises. (Jn 7. 5-7)

Comment les judéochrétiens doivent-ils réagir?

Dans le monde, vous connaissez la détresse, mais courage ! Moi, j’ai vaincu le monde! (Jn 16.33)

Souvenez-vous de la parole que, moi, je vous ai dite: L’esclave n’est pas plus grand que son maître. S’il m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi; s’ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre. (Jn 15.20)

Celui qui m’aime, c’est celui qui a mes commandements et qui les garde. (Jn 14.21)

Comment le peuple juif répond-il à la prédication chrétienne?

Les uns disaient: C’est un homme bien. D’autres disaient: Au contraire, il égare la foule. Personne, toutefois, ne parlait ouvertement de lui, par crainte des Juifs. (Jn 7.12-13)

Des gens de la foule, après avoir entendu ces paroles disaient: Vraiment, c’est lui, le Prophète! D’autres disaient: C’est le Christ! Mais d’autres disaient: Est-ce de Galilée que vient le Christ? [...] Il y eut donc, à cause de lui, division parmi la foule. (Jn 7.40-43)

Parmi la foule, beaucoup mirent leur foi en lui; ils disaient: Le Christ, quand il viendra, produira-t-il plus de signes que celui-ci n’en a produit? (Jn 7.31)

Et qu’en est-il des chefs du peuple (que Jean désigne par l’expression
«les Juifs»)?

Y a-t-il quelqu’un parmi les chefs ou les pharisiens qui ait mis sa foi en lui? (Jn 7.48)

Cependant, même parmi les chefs, beaucoup mirent leur foi en lui; mais à cause des pharisiens, ils ne le reconnaissaient pas publiquement, pour ne pas être exclus de la synagogue. (Jn 12.42)

Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu. Si vous n’entendez pas, c’est parce que vous n’êtes pas de Dieu. (Jn 8.47)

Faut-il encore espérer quelque chose des chefs du judaïsme?

Dans l’Évangile de Jean, le procès de Jésus est rondement mené. Les juges semblent se livrer à un interrogatoire de pure forme, car leur verdict est établi d’avance. Tout indique que Jean n’espère plus rien des chefs du judaïsme.

Après la destruction de Jérusalem et du Temple, les communautés judéochrétiennes sont demeurées actives dans le monde juifs d’alors. Mais les nouveaux chefs du judaïsme n’ont pas tardé à exclure systématiquement les nazôréens de leurs synagogues. Les judéochrétiens ont répondu diversement à cette persécution: certains ont abandonné leur foi pour réintégrer le judaïsme, d’autres auront cherché à la dissimuler ou à l’adoucir, pour se faire accepter des Juifs. Enfin, la Communauté de Jean s’est refusée à tout compromis: celui qui n’entend pas les paroles de Dieu n’est pas de Dieu, un point c’est tout. Le problème ne se trouvait pas dans le message ni dans le messager, mais dans le cœur de l’auditeur:

S’ils ne pouvaient pas croire, c’est qu’Ésaie a encore dit: Il a rendu leurs yeux aveugles et leur cœur obtus, pour qu’il ne voient pas avec leurs yeux, qu’ils ne comprennent pas avec leur cœur et qu’ils ne fassent pas demi-tour: je les aurais guéris! (Jn 12. 39-40)

Tout porte à croire que l’évangélisation des Juifs a connu quelques succès pendant cette période. On était loin cependant des succès rencontrés dans les toutes premières années de l’Église. Jean et sa communauté ne semblent plus croire à une éventuelle repentance des chefs du judaïsme. Leur témoignage auprès des Juifs ne consiste plus à se fondre à la judéité (Jacques) mais à prendre position en face d’elle et lui prêcher le Christ, le Fils unique de Dieu et le seul chemin vers le Père.

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