Ce jugement est
justifié par l’iniquité de l’homme qui s’est
comportés sur la terre
en propriétaire non imputable, avec le résultat que la terre est épuisée, vidée de ses ressources.
Une vision de la fin des temps

La lecture de la section Bé-har était suivie chez les Juifs qaraïtes1 de celle d’Ésaïe 24. 2-23. Cette lecture propose une vision de « la fin des temps » marquée par le jugement de Dieu sur le monde, un jugement qui atteint toutes les classes de la société (24.2). Le monde est dans un état pitoyable :

La terre est complètement vidée, totalement pillée
– c’est le Seigneur qui parle.
La terre est dans le deuil, épuisée,
Le monde épuisé dépérit,
ils dépérissent les gens haut placés de la terre.
La terre a été profanée par ses habitants ;
car ils passaient outre les lois,
altéraient les prescriptions,
ils rompaient l’alliance perpétuelle,
C’est pourquoi la malédiction dévore la terre,
ses habitants doivent faire réparation ;
c’est pourquoi les habitants de la terre sont consumés,
et il ne reste qu’un petit nombre d’hommes (v. 3-6).

Pourquoi la terre est-elle ainsi dévastée ? En raison des méfaits de ses habitants qui, à force d’enfreindre les lois de Dieu et de dénaturer ses paroles, en ont fait un lieu impur et maudit. Mais la terre est doublement affligée, puisqu’elle est dévastée par le Seigneur qui verse sur elle les coupes de sa colère (Ap 15) : « Le Seigneur vide la terre et la dépeuple, il en bouleverse la surface, il en disperse les habitants » (Es 24.1).

Ce passage décrit en effet le jugement qui s’abattra sur la génération qui précédera immédiatement la venue du Messie. Ce jugement est justifié par l’iniquité de l'homme qui s'est comporté sur la terre en propriétaire non imputable, avec le résultat que la terre est épuisée, vidée de ses ressources (24. 4, 11, 13). En faisant cela, il a porté atteinte au bien du Seigneur (24.3), comme il est écrit : « le pays m’appartient, et vous êtes chez moi des immigrés et des résidents temporaires » (Lv 25.23). Il devra conséquemment faire réparation (24.6), s’il veut obtenir le pardon (Lv 5.15). Le Seigneur n’a d’autre choix que de chasser les mécréants de sa demeure : c’est l’exil des habitants de la terre tel qu’il est dit : « Le Seigneur vide la terre et la dépeuple, il en bouleverse la surface, il en disperse les habitants » (24.1), de sorte qu’« il ne reste qu’un petit nombre d’hommes » (24.6).

En considérant honnêtement la situation de notre monde en ce début de 21e siècle, on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec ce texte d’Ésaïe, qui n’a pas pris une ride malgré ses 2700 ans. Actuellement, l’écart ne cesse de s’accroître entre riches et pauvres dans les pays riches, et entre ces pays et les autres, qui sont en voie de sous-développement. Les petites et moyennes entreprises se font littéralement dévorer par les grandes corporations qui ont l’ambition avouée d’occuper les marchés. Bientôt, les biens de la terre seront entre les mains d’un petit nombre d’hommes (comp. Es 5.8). Ces géants exploitent la terre, la pressurisent, la contaminent et la détruisent, impunément et sans remords. Mais chacun de nous n’est-il pas impliqué dans cette profanation généralisée de la terre qui résulte d’un mode de vie qui nous est cher et qu’il nous coûte de changer ? Autant de signes qui font penser que l’heure de notre exil est proche.

Cependant, le prophète ne se fixe pas sur cette note pessimiste. Il annonce la venue du Grand jubilé et de son Messie, de Celui qui apportera le rétablissement de toutes choses et qui prononcera le juste jugement de Dieu sur les iniques de la terre :

Mais ceux-ci élèvent leur voix,
Ils poussent des cris de joie;
de l’ouest ils poussent des cris d’allégresse
pour la majesté du Seigneur.

Glorifiez donc le Seigneur
dans les lieux où brille la lumière,
le nom du Seigneur (IHVH), le Dieu d’Israël,
dans les îles de la mer !
Des extrémités de la terre nous entendons des chants :
« Honneur au juste ! » (Es 24. 14-16a)

Ceux qui élèvent la voix, ce sont les croyants rassemblés pour saluer la venue du Juste (le Messie). Leurs cris de joie se rapportent à la clameur du cor (shofar) annonçant la venue du jubilé des Derniers jours. C’est de l’ouest (litt.: du côté de la mer) que retentit la proclamation jubilaire, la bonne nouvelle proclamée aux pauvres (Es 61.1). Le prophète décrit alors le Grand rassemblement des élus de la terre (le Kabutz Kalot), venus rendre hommage au Messie : il en vient des quatre extrémités de la terre, de l’orient (litt. : dans les lumières ou flammes ; désignation du Levant), de l’occident (litt. : dans les îles) et des extrémités de la terre (litt. : l’aile). Tous ces croyants n’ont d’autre désir que celui de chanter la venue du Juste, le Maître incontesté du Chabbat.

Les peuples te célèbrent, ô Dieu,
tous les peuples te célèbrent.
La terre donne ses produits ;
Dieu, notre Dieu, nous bénit.
Dieu nous bénit,
et toutes les extrémités de la terre le craignent. (Ps 67.8)

Quelques lignes plus loin, le prophète Ésaïe décrit le rétablissement du Messie (pour la plus grande joie des pauvres et des affligés) et le jugement qu’il prononcera sur l’oppresseur et le destructeur :

En ce jour-là, le Seigneur fera rendre des comptes
en haut à l’armée d’en haut,
et sur la terre aux rois de la terre.
On les réunira comme des prisonniers dans un cachot,
ils seront enfermés dans une forteresse,
et, après un grand nombre de jours,
ils rendront des comptes.
La lune rougit, le soleil a honte ;
car le Seigneur (IHVH) des Armées est roi au mont Sion,
à Jérusalem, et la gloire est en face de ses anciens. (v. 21-23)

D’après ce texte, le jugement s’abattra simultanément sur les puissances célestes et les monarques de la terre, ceux là-même qui prétendaient dominer la terre. Alors que les malheureux retrouveront la liberté (Es 61.1), ces seigneurs seront emprisonnés : oppresseurs des hommes, geôliers de leurs frères, ils recevront le salaire de leurs mauvaises œuvres. Ces lignes sont commentées par Paul dans sa seconde lettre aux Thessaloniciens, alors qu’il introduit le sujet du retour de Jésus-Christ :

[...] il est juste de la part de Dieu de rendre la détresse à ceux qui vous causent de la détresse, et de vous donner, à vous qui êtes dans la détresse, du repos avec nous, lorsque le Seigneur Jésus se révèlera du ciel avec ses anges puissants, dans un feu flamboyant, pour faire justice contre ceux qui ne connaissent pas Dieu et ceux qui n’obéissent pas à la bonne nouvelle de notre Seigneur Jésus. Ceux-là auront pour juste châtiment une destruction éternelle, loin du Seigneur et de sa force glorieuse quand il viendra pour être glorifié dans ses saints et reconnu avec étonnement dans tous ceux qui auront cru – or vous avec cru à notre témoignage. (2 Th 1.6-10)

Parasha Bé-har et Marc

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1. Les Qaraïtes contestent l’autorité des traditions orales juives rassemblées dans le Talmud, ne reconnaissant d’autorité que celle de la Bible hébraïque, librement lue et interprétée par chacun. Le mouvement qaraïte serait né à Babylone, dans la seconde moitié du VIIIe siècle de notre ère, mais plusieurs savants voient en lui une survivance d’un judaïsme sadducéens ou essénien de l’époque du Second Temple.