La chémitta et le yovèl

La section Bé-har traite essentiellement des ordonnances relatives à l’année sabbatique (chémitta) et à l’année jubilaire (yovèl). Chez les Juifs, le temps est divisé en cycles de sept jours, sept semaines, sept années. La semaine de sept jours est couronnée par la célébration du sabbat ; la semaine se sept années, par l’année sabbatique ; la semaine de sept semaines d’années, par l’année jubilaire, la cinquantième année1. Cette année extraordinaire est le terme et l’accomplissement d’un période d’espérance qui aura duré sept jours, sept ans ou quarante-neuf ans. Le même principe est appliqué à la période des moissons dans le calendrier d’Israël. Sept semaines (49 jours) sont comptées depuis l’offrande de la première gerbe d’orge jusqu’à la fête des Semaines (Chavouôt), connue par son nom de Pentecôte (la fête des cinquante jours). Cette fête était une occasion de réjouissances, à la fois pour la moisson de la terre et pour le don de la Loi, l’événement qui a mis au monde la nation d’Israël.

Le terme de jubilé (yovèl) signifie primitivement « bélier » et, par association, « corne de bélier ». Le terme fait ainsi référence au shofar, la corne de bélier qui servait de trompette au jour du Nouvel an (Rosh HaChana) et à celui de l’Expiation (Yom Kippour). C’est au septième mois, au jour de l’Expiation, qu’était proclamée l’année jubilaire : 

Tu compteras sept sabbats d’années, sept fois sept ans ; la durée de ces sept sabbats d’années sera de quarante-neuf ans. Le dixième jour du septième mois, tu feras retentir la trompe de l’acclamation : le jour de l’Expiation, vous ferez retentir la trompe dans tout votre pays. Vous consacrerez la cinquantième année et vous proclamerez la libération dans le pays, pour tous ses habitants ; ce sera pour vous le jubilé ; chacun de vous reviendra dans sa propriété, chacun de vous reviendra dans son clan (Lv 25. 8-10).

Tous les sept ans, et une fois de plus tous les cinquante ans, la Torah prescrit d’accorder un répit à la terre en n’effectuant aucun travail agricole. On peut y voir une règle de saine gestion des ressources de la terre, une règle d’écologie. En réalité, le répit de la terre de la chémitta et du yovèl sont des années de cessation de toute exploitation du sol à des fins privées. Car la terre de l’année sabbatique est au bénéfice d’une promesse : « Le sabbat de la terre sera votre nourriture, à toi, à ton serviteur, à ta servante, au salarié et au résident temporaire qui séjourne en immigré chez toi... » (ibid. 25.6). De surcroît, l’année qui précédait immédiatement l’année sabbatique et le jubilé devait jouir de la faveur de Dieu et produire une récolte double, sinon triple (ibid. 25. 21, 22).

Pour Kéli Yakar (1550 – 1619), l’année jubilaire a pour but essentiel d’implanter dans le cœur de tout Israël la foi et la confiance absolue en Dieu. Dieu craint qu’en s’installant sur leur terre les enfant d’Israël ne soient amenés à se comporter comme des agriculteurs qui, octroyant à leur travail une valeur considérable, excluent l’intervention de la providence. Aussi, pour les éloigner définitivement de cette tendance, la Torah ordonne-t-elle les règles de la chémitta avec l’assurance que la sixième année, la production serait tellement bénie qu’elle nourrirait son propriétaire pendant les trois années : la sixième, la septième et la huitième année2 (ibid. 25. 20-22).

De fait, la chémitta et le yovèl relèvent d’une revendication fondamentale du Dieu d’Israël. Lui seul est propriétaire de la terre ; l’homme peut bien en être le gérant, mais pas le propriétaire (ibid. 25. 23, 24). L’humain est sur le terre l’invité de Dieu, comme il est dit : « Le Seigneur Dieu planta un jardin en Éden, du côté de l’est, et il y mit l’homme qu’il avait façonné » (Gn 2.8). En sa qualité d’Hôte, le Seigneur est en droit d’exiger de de l’homme qu’il s’y comporte avec modestie et respect. Il ne lui sera pas permis d’abuser de la terre ni d’aucun des invités du Seigneur, n’étant propriétaire ni de l’une ni des autres. Le verset d’ouverture de la section Bé-har fait valoir le droit absolu du Maître de la maison d’exiger de ses convives la plus complète obéissance aux règles de la chémitta et du yovèl : « Aussi, le texte emploie-t-il dabbèr, langage dur, car Dieu est en droit, parce qu’il donne de plein gré, d’imposer et de dicter des conditions. Mais le texte dit wé-amarta, langage tendre et doux, car Israël doit logiquement déduire que Dieu s’attend au respect total et absolu de ses conditions3. »

L’irrespect des années sabbatiques, remettant en cause le don de la terre, entraîne l’exil des enfant d’Israël (cf. 2 Ch 36. 20-21). Aussi la Torah avertit-elle chaque Israélite du péril qu’il encourt en n’observant pas la chémitta et le yovèl : il en viendra d’abord à vendre une portion de sa propriété (Lv 25. 25), puis sa maison d’habitation (ibid. 25.29), puis tout ce qu’il possède y compris sa propre personne à son compatriote juif (ibid. 25.39), enfin il sera vendu en esclavage à l’étranger (ibid. 25.47).

Vous consacrerez la cinquantième année et vous proclamerez la libération dans le pays, pour tous ses habitants ; ce sera pour vous le jubilé ; chacun de vous reviendra dans sa propriété, chacun de vous reviendra dans son clan (Lv 25.10).

Le retentissement du cor qui salue la venue de l’année jubilaire signale le retour à la liberté pour les malheureux. C’est un retour à la propriété et à la dignité qui lui est assortie. Celui qui désespérait de jamais arriver à payer sa dette et retrouver son patrimoine, se voit réintégré, par un décret divin, dans son état premier, de sorte qu’il puisse à nouveau prendre part à l’espérance (cf. Lv 25. 41-42).

L’année jubilaire devait donc empêcher que s’accroisse l’écart entre riches et pauvres, et que les premiers en viennent à posséder tout le pays. L’héritage que Dieu avait accordé à chacune des tribus d’Israël, lors du partage du pays, devait être tenue pour inaliénable. Les pauvres et les déshérités sont au centre des préoccupations de l’année sabbatique et jubilaire (cf. Lv 25.6 ; 35,36 ; Ex 23.11).

Les cycles sabbatiques contribuaient ainsi à sauvegarder l’humanité de la société juive en aménageant un espace et un temps pour la solidarité et la compassion, sans plus se référer aux impératifs économiques et à la loi de compétition.

Mais au-delà de ce rôle, les cycles sabbatiques doivent être vus comme des signes d’espérance. Le cycle septennal est un microcosme de l’histoire du salut qui se conclut, non sur un accent de mort et de vide, mais sur l’accomplissement du projet de Dieu pour l’humanité. Le chabbat représente la plénitude de cette durée et correspond, historiquement parlant, à la venue d’une ère nouvelle, celle du Messie et de l’établissement du règne de Dieu sur la terre. Dans un chapitre de Michneh Torah traitant de la venue du Messie, Ramban (1194-1276) associe étroitement les thèmes de l’année sabbatique aux œuvres que le Roi-Messie réalisera dans le monde à venir :

Dans les temps à venir, le Roi-Messie se lèvera et renouvellera la dynastie de David en lui redonnant sa souveraineté initiale. Il rebâtira le Temple et rassemblera de la dispersion le reste d’Israël. Alors, en ces jours-là, tous les décrets seront rétablis comme dans les premiers temps. Nous offrirons des sacrifices et observerons les années sabbatiques et les jubilés en accord avec l’intention de la Torah (11.1).

En ces temps-là, il n’y aura plus de famine, ni guerre, ni envie, ni compétition, car les biens jailliront à profusion et les délices seront aussi accessible que la poussière du sol. Le monde entier sera occupé à cette seule chose : connaître Dieu (12.5).

Toutes ces réalisations ont un caractère sabbatique. Enfin, l’humanité pourra se consacrer à la connaissance de Dieu (comp. Dt 31. 10, 11).

Ramban n’est cependant pas le premier à réunir les thèmes jubilaires et l’ère messianique. Dans un texte des manuscrits de la mer Morte consacré à la figure de Melchisédek, l’auteur rattache étroitement le jubilé à la venue du Messager de bonne nouvelle d’Ésaïe 61, comme l’explique M. Wise :

Pour cet auteur, l’annulation des dettes lors de l’année jubilaire ne concerne pas les simples questions d’argent, mais la rémission des péchés. Ainsi, il déclare que l’agent de ce salut n’est autre que Melchisédek, mystérieuse figure mentionnée à deux reprises seulement dans la Bible, dans Genèse 14 et le Psaume 110. Pour lui, Melchisédek est un être divin célébré à l’extrême, auquel sont donnés des noms en général réservés exclusivement à Dieu, les noms hébraïques el et elohîm. Dans la citation d’Ésaïe 61.2 qui parle de « l’année de grâce donnée par Yahvé », l’auteur substitue même « Melchisédek » au nom le plus sacré du Dieu d’Israël, Yahvé. Plus remarquable encore, il est dit que Melchisedek efface les péchés des justes et rétribue les impies – prérogatives généralement associées à Dieu lui-même (cf. 11Q13, 11)4.

L’auteur fait en outre plusieurs fois référence au jubilé pour exposer les œuvres du Messie. Celui-ci « proclamera le jubilé des captifs » (11,4) à qui il rendra « la posession de ce qui légitimement leur appartient » (11,6) ; il fera propitiation pour tous les Fils de lumière proclamant « l’année de grâce accordée par Melchisédek » (11, 8, 9), mais également « la vengeance prévue par les statuts de Dieu » ; et il « arrachera tous les captifs au pouvoir de Bélial » (11, 13). C’est alors que retentira la trompette du septième mois (11, 25 ; cf. Lv 25.9). Fait intéressant, le Messager de bonne nouvelle est identifié à l’Oint qui doit être supprimé, selon Daniel 9.26 (dans le cadre des soixante-dix années sabbatiques fixées sur le peuple et la Ville sainte pour expier sa faute et amener la justice éternelle).

La pièce maîtresse est le texte d’Ésaïe 61. D’après l’évangéliste Luc, ce texte a été lu et commenté par Jésus à la synagogue de Nazareth (Lc 4. 16-21). Aujourd’hui, le chapitre 61 d’Ésaïe est lu au début du septième mois, en accompagnement de la section Nitsabim (Dt 29.9 – 30.20), mais seulement à patir du verset 10. Au temps de Jésus, il était sans doute lu juste avant Kippour, la fête du pardon des fautes et le jour où étaient proclamées les années sabbatiques et jubilaires. Est-ce à dire que l’avènement du Messie devait survenir à l’occasion d’un jubilé ? On ne saurait l’affirmer. Ce qui est clair cependant, c’est que le Messie est vu comme l’ultime exécuteur de toutes les proclamations sabbatiques et jubilaires.

Loi et autorité dans le judaïsme du 1er siècle

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1. Ainsi formulé, l’année jubilaire se présente comme une année sabbatique extraordinaire qui vient couronner le cycle de sept sabbats d’années (49 ans). Elle revient alors à tous les cinquante ans (comme le suggèrent les versions françaises de la Bible). Mais pour l’auteur du Livre des Jubilés – comme pour les Esséniens – l’année jubilaire revient tous les quarante-neuf ans, puisqu’elle est, en fait, la première de la période jubilaire suivante (cf. Jub. 45,12). Il y eut peut-être controverse sur ce point entre Pharisiens et Esséniens.

2. Source : David SABBAH, Dvar Tora, sur le site du Grand Rabbinat du Québec.

3. Op. cit. David Sabbah

4. Michael WISE dans Les manuscrits de la mer Morte (v. française, Plon, 2001, p. 598)